Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a animé, dimanche, une grande manifestation sur l'avenue Paulista, à São Paulo, pour défendre un jour de repos hebdomadaire supplémentaire et la diminution de la semaine de travail. À deux semaines du second tour de l'élection présidentielle, où il se trouve en ballotage défavorable, le dirigeant de gauche a fait de l'amélioration des conditions de travail son principal étendard électoral.
Sur la plus célèbre artère de la capitale économique du pays, teintée du rouge de son Parti des travailleurs (PT), une marée humaine a accompagné le chef de l'État. Aucune estimation indépendante du nombre de participants n'était disponible dimanche.
Le calendrier législatif donne à ce rassemblement une portée immédiate : le Sénat doit voter mercredi l'adoption d'un projet connu au Brésil sous le nom de « fin du système 6x1 ». Ce texte prévoit deux jours de repos rémunérés par semaine au lieu d'un seul actuellement et ramène la limite légale de la semaine de travail de 44 à 40 heures. La Chambre des députés l'a déjà approuvé en mai.
Les faits clés
- Lula a rassemblé ses partisans sur l'avenue Paulista, à São Paulo, pour défendre la réduction du temps de travail.
- Le Sénat examine mercredi un projet prévoyant deux jours de repos hebdomadaires rémunérés et une semaine de 40 heures au lieu de 44.
- Le texte, déjà voté par la Chambre des députés en mai, est surnommé « fin du système 6x1 ».
- Lula brigue un quatrième mandat mais a été devancé au premier tour par Flavio Bolsonaro, 47 % contre 45 %.
- À deux semaines du scrutin, les sondages placent le sénateur, fils de l'ancien président Jair Bolsonaro, en favori.
- Flavio Bolsonaro, qui propose un plan de réduction des dépenses publiques inspiré du président argentin Javier Milei, qualifie l'initiative d'« opportuniste ».
Le « 6x1 », un héritage de 1943
Le débat renvoie à l'architecture même du droit du travail brésilien. La Consolidação das Leis do Trabalho (CLT), promulguée le 1er mai 1943 sous la présidence de Getúlio Vargas, a fixé pour la première fois un cadre national aux relations de travail, instituant la journée de huit heures, le repos hebdomadaire et les congés payés. À l'époque, la semaine légale atteignait 48 heures. Il a fallu attendre la Constitution de 1988, adoptée au terme de deux décennies de dictature militaire, pour que la limite soit ramenée à 44 heures, assortie d'un jour de repos hebdomadaire rémunéré, le plus souvent le dimanche.
Depuis, plusieurs tentatives de réduction ont échoué devant la résistance du patronat et d'une partie du monde politique. La convention n° 47 de l'Organisation internationale du travail, adoptée dès 1935, appelait déjà à une semaine de quarante heures, sans jamais devenir une norme contraignante pour les États membres. Le Brésil rejoint ainsi, avec ce projet, une tendance observée dans plusieurs économies : passage à la semaine de 35 heures en France au tournant des années 2000, expérimentations de la semaine de quatre jours au Royaume-Uni, au Portugal, au Japon ou en Islande, où la productivité n'a pas reculé et où le bien-être des salariés s'est nettement amélioré.
Un projet aux effets économiques disputés
Pour les organisations patronales, notamment dans le commerce, l'industrie et les services de proximité, la réduction de la semaine légale et l'octroi d'un second jour de repos représentent une hausse mécanique des coûts. Une partie des employeurs redoute une pression sur les effectifs, la nécessité de recourir à davantage d'heures supplémentaires ou de contrats temporaires, et une perte de compétitivité dans des secteurs où les marges restent faibles.
Les partisans de la réforme répondent par des arguments de santé publique et de productivité. La fatigue chronique, les accidents du travail et la rotation élevée du personnel représentent, selon eux, un coût collectif supérieur à celui d'un jour de repos supplémentaire. Plusieurs économistes soulignent que la faible progression de la productivité brésilienne depuis quatre décennies ne s'explique pas par la durée du travail, mais par le sous-investissement, la faible qualification et l'ampleur de l'économie informelle. Or, cette dernière concerne encore près de quatre travailleurs sur dix au Brésil, souvent privés de tout droit social effectif, ce qui rend l'application d'une nouvelle norme particulièrement complexe.
Le débat rencontre également la réalité de l'économie des applications et de la livraison, où des centaines de milliers de travailleurs enchaînent des journées bien supérieures à la moyenne légale sans bénéficier du socle protecteur de la CLT. Pour ces catégories, la question du repos hebdomadaire se pose dans des termes très différents de ceux des salariés formels.
Le duel Lula-Flavio Bolsonaro
Le contexte électoral pèse lourdement sur la séquence. Le président sortant brigue un quatrième mandat, après avoir dirigé le pays de 2003 à 2010 puis retrouvé le pouvoir en 2023. Mais il est devancé au premier tour par son concurrent de la droite populiste, Flavio Bolsonaro, sénateur et fils de l'ancien chef de l'État Jair Bolsonaro (2019-2022), avec 47 % des voix contre 45 % au chef de l'État sortant.
Dans une tentative de regagner du terrain, Lula a mis au défi le camp de son adversaire. Le parti de Flavio Bolsonaro « doit dire s'il est pour que les travailleurs se reposent davantage ou pour qu'ils continuent à travailler davantage », a-t-il lancé aux journalistes, espérant réunir suffisamment de soutiens au Sénat pour faire adopter la réforme. Le calcul est aussi parlementaire qu'électoral : un vote victorieux à la chambre haute, quelques jours seulement avant le scrutin, offrirait au président une démonstration de force capable de mobiliser son électorat populaire.
Son adversaire, qui défend un plan de réduction des dépenses publiques inspiré par le président argentin Javier Milei, qualifie cette initiative d'« opportuniste ». Le sénateur fluminense inscrit sa campagne dans une ligne de discipline budgétaire, de réduction de la taille de l'État et de flexibilisation du marché du travail, en promettant que l'assainissement des comptes publics profiterait à terme au pouvoir d'achat. Les deux camps s'affrontent ainsi sur une question aussi concrète que le nombre de jours travaillés par semaine, ce qui tranche avec les scrutins brésiliens récents, largement dominés par les thèmes sécuritaires et institutionnels.
Dans la rue, la peur du recul social
Sur l'avenue Paulista, la réduction du temps de travail est d'abord perçue comme une barrière contre le démantèlement des droits. « Le Brésil doit rester sur la ligne de la préservation des droits des travailleurs. Lula, en ce moment, a besoin que le peuple soit à ses côtés dans la lutte pour maintenir ces droits », a expliqué Maria Marta Nascimento de Lima, fonctionnaire de 40 ans qui défilait à São Paulo.
« Je suis ici pour pouvoir lutter pour les droits que nous avons conquis et pour qu'il n'y ait aucun recul », a renchéri Robert Eduardo, salarié du secteur de la santé, pour qui la mobilisation dépasse le seul enjeu du calendrier hebdomadaire. Les centrales syndicales, historiquement liées au Parti des travailleurs, ont fait de cette réforme un test de leur capacité de mobilisation. Le rassemblement paulistain devait aussi démontrer que la base électorale du président, entrée en démobilisation après un premier tour décevant, reste capable de descendre massivement dans la rue.
Un bilan économique contrasté
Lula achève son mandat avec un chômage au plus bas niveau historique, sous la barre des 6 % selon les séries de l'institut national de statistique, porté par un marché du travail formel exceptionnellement dynamique et par une croissance soutenue par la consommation des ménages et les transferts sociaux. Les salaires réels ont progressé dans plusieurs secteurs, et le nombre de travailleurs couverts par un contrat formel a atteint des niveaux inédits.
Mais cet horizon favorable est assombri par des craintes persistantes sur le pouvoir d'achat. L'inflation alimentaire continue de peser sur les budgets populaires, tandis que les taux d'intérêt élevés freinent l'investissement et l'accès au crédit. La mémoire de la flambée des prix des denrées de base, très sensible dans les périphéries urbaines et dans les régions du Nord-Est, explique en partie l'érosion du soutien au président chez les électeurs les plus modestes, précisément ceux que la réforme du temps de travail vise à séduire.
La question du coût de la vie et celle de la durée du travail se rejoignent ainsi dans une même équation politique : pour une large partie de l'électorat, le temps libre n'a de valeur que s'il s'accompagne d'un revenu suffisant pour vivre. C'est sur cette équation que se jouera, à deux semaines du second tour, l'arbitrage entre un président qui promet un jour de repos supplémentaire et un sénateur qui promet de réduire la dépense publique.
Source: MSN News