Les faits clés
- Beyoncé Knowles-Carter, 43 ans, revient sur Cowboy Carter, son huitième album studio, sorti au printemps 2024.
- L’album country sert de plateforme pour réhabiliter la place des Afro-Américains dans l’histoire du rodéo, des plaines et de la musique country.
- Elle cite Linda Martell, pionnière noire de la country, et sample Joseph Bologne, dit Chevalier de Saint-Georges, sur le morceau Daughter.
- Le titre Texas Hold ’Em a été adopté mondialement et a contribué à remettre le country au centre de la culture populaire.
- Beyoncé a lancé Cécred, une ligne de soins capillaires, en 2024, sans apparaître dans les premières publicités.
- Elle décrit la célébrité comme une possible prison et dit préserver sa famille, notamment sa fille Blue Ivy, 12 ans, devenue interprète à part entière sur scène.
- Elle affirme que la musique, le chant et la création sont son refuge, loin d’un simple travail.
Cowboy Carter, un album pour déplacer les frontières
Beyoncé Knowles-Carter n’a plus rien à prouver. Pourtant, à 43 ans, elle continue de construire une œuvre qui refuse les cases. Avec Cowboy Carter, son huitième album studio paru au printemps 2024, elle ne se contente pas d’explorer la country. Elle interroge les récits qui ont façonné ce genre, les silences qui l’entourent et les hiérarchies qui ont longtemps décidé qui pouvait s’en revendiquer. L’album prolonge une démarche entamée avec Renaissance, premier volet d’une trilogie consacrée à des territoires musicaux distincts, mais traversés par une même obsession : replacer l’héritage afro-américain au centre d’espaces où son influence a été minimisée.
Le projet ne relève pas d’un simple exercice de style. Dans Cowboy Carter, Beyoncé assemble des références, des collaborations et des hommages qui transforment l’album en leçon d’histoire. La voix de Linda Martell, première grande figure noire de la country, y rappelle que les artistes noirs ont toujours été présents dans ce genre, souvent en dépit des résistances de l’industrie. Le morceau Daughter sample le compositeur Joseph Bologne, dit Chevalier de Saint-Georges, figure du XVIIIe siècle dont l’héritage savant et européen bouscule les récits simplistes sur la création noire. Pour Beyoncé, ces références ne sont pas décoratives : elles constituent le cœur du projet.
La chanteuse explique avoir voulu que le public s’intéresse à l’histoire du mot cowboy. Elle rappelle que l’histoire américaine a été réécrite à l’infini et que, parmi les cow-boys, jusqu’à un quart auraient été noirs. Ces hommes travaillaient dans l’élevage du bétail, mais se voyaient refuser le respect auquel ils avaient droit. Le terme cowboy viendrait notamment de l’habitude de désigner ces travailleurs comme des boys, sans jamais leur accorder le titre de monsieur. En choisissant Cowboy Carter plutôt que Cowgirl Carter, Beyoncé ne cherche pas seulement à féminiser ou à masculiniser un symbole. Elle replace une histoire collective au centre d’un imaginaire national qui l’avait largement effacée.
Le country, un espace culturel à réinvestir
L’impact de Cowboy Carter dépasse le seul cadre musical. Le titre Texas Hold ’Em a été adopté dans le monde entier, jusqu’à devenir un phénomène culturel. Beyoncé se réjouit que l’album ait contribué à redonner de l’élan au country dans la musique, la mode, l’art et la culture populaire. Elle cite aussi plusieurs artistes dont le travail a gagné en visibilité grâce à cette dynamique, notamment Shaboozey, Tanner Adell, Willie Jones, Brittney Spencer, Tiera Kennedy et Reyna Roberts. Pour elle, l’enjeu n’est pas d’occuper seule le devant de la scène, mais d’ouvrir des portes à d’autres talents.
Cette démarche s’inscrit dans une carrière commencée près de trente ans plus tôt. Depuis ses débuts, Beyoncé a toujours mélangé les genres, du R&B à la dance, du rap au gospel, en passant par le zydeco, le blues et l’opéra. Elle affirme que les genres sont des pièges qui enferment et séparent les artistes. Les artistes noirs, et plus largement les artistes de couleur, créent et maîtrisent de multiples registres depuis toujours. C’est pourquoi elle considère Cowboy Carter comme une réponse artistique à des décennies de catégorisation.
Son influence politique a également été soulignée lorsque la vice-présidente Kamala Harris a utilisé Freedom, extrait de Lemonade, comme bande-son du spot inaugural de sa première campagne présidentielle, fin juillet. Ce moment a été perçu comme historique et presque inévitable, tant la voix et les paroles de Beyoncé semblaient accompagner une nouvelle séquence politique. La chanteuse n’a pas commenté directement cet usage dans l’entretien, mais elle incarne une présence culturelle qui dépasse largement le cadre de la musique.
Une femme noire dans le monde des affaires
Beyoncé ne se contente pas de créer des albums. Elle dirige aussi des entreprises et entend appliquer à ses activités commerciales les principes qui guident sa musique. Elle observe un contraste entre les parcours des hommes et des femmes dans le monde des affaires. Les hommes ont souvent le luxe d’être perçus comme des stratèges, concentrés sur le produit, l’équipe ou le business plan. Les femmes, surtout lorsqu’elles sont célèbres, sont fréquemment réduites au rôle de visage de marque ou d’outil marketing. Beyoncé refuse cette assignation.
Elle dit vouloir changer cette vieille rengaine en privilégiant la qualité, l’intégrité et le travail de fond. Pour elle, le véritable succès ne consiste pas à se reposer sur un nom, mais à créer quelque chose d’authentique et de durable. Elle ne cherche pas la perfection, mais une forme de rupture. Cette philosophie l’a conduite à lancer Cécred, sa ligne de soins capillaires, en 2024. Lors du lancement, elle a choisi de ne pas apparaître dans les publicités. La première impression de la marque devait reposer sur ses produits, et non sur son influence. Elle affirme utiliser ces soins depuis des années et savoir, par expérience, qu’ils fonctionnent.
Beyoncé présente l’entrepreneuriat comme un prolongement de sa créativité, mais elle refuse que le commerce prenne le pas sur son art. Elle rappelle qu’elle est avant tout musicienne et qu’elle ne s’est lancée dans d’autres activités qu’après avoir acquis une maîtrise suffisante de son premier amour. Ce qu’elle recherche dans un projet, c’est l’amour, l’héritage et la longévité. Une idée doit combler un vide, résoudre un problème ou proposer quelque chose qui n’existe pas encore. Sinon, elle ne voit pas l’intérêt de s’y engager.
Renaissance, trilogie et absence de clips
Le lancement de Cowboy Carter s’inscrit dans une trilogie commencée avec Renaissance. Beyoncé explique avoir commencé à travailler sur Cowboy Carter il y a presque cinq ans. Elle invite son public à prêter attention à son âge dans les paroles de 16 Carriage, comme pour souligner le temps long nécessaire à la maturation d’un tel projet. L’album n’est donc pas une réaction improvisée à une tendance, mais le résultat d’un travail de recherche et d’écriture étalé sur plusieurs années.
Cette exigence s’accompagne de choix forts, notamment l’absence de clips pour Renaissance et Cowboy Carter. Alors que Beyoncé a été une pionnière de l’album visuel, elle a estimé qu’à une époque saturée d’images, le public devait pouvoir se concentrer sur la voix et la musique. Les albums sont riches en histoire, en instrumentation et en détails. Il faut des mois pour les assimiler. La musique avait besoin d’espace pour respirer. Les fans sont devenus le visuel, puis la tournée et le film ont apporté d’autres images. Ce choix illustre la manière dont Beyoncé entend contrôler son récit, sans se plier aux attentes de l’industrie.
Elle porte d’ailleurs un regard lucide sur son évolution. Avec 4, sorti en 2011, elle avait déjà pris ses distances avec une pop dominante qu’elle respectait, mais qui ne correspondait pas à sa direction artistique. Elle ne se décrit pas comme anti-pop, mais comme quelqu’un qui aspirait à quelque chose de plus profond et de plus musical, ce qui l’a conduite à des titres comme 1+1 et Love On Top. Cette cohérence l’a aidée à traverser les époques sans se perdre dans les tendances.
Famille, enfants et limites personnelles
Beyoncé organise son emploi du temps professionnel en fonction de sa famille. Elle essaie de partir en tournée lorsque ses enfants ne sont pas à l’école et rêve d’une vie où elle pourrait parcourir le monde avec eux, les exposer à des langues, des architectures et des modes de vie différents. Elle décrit une maison vivante, traversée par les cousins, les amis, les petits spectacles spontanés et le bruit des dominos. Elle se lève souvent vers 6 heures pour travailler avant que les enfants ne se réveillent, en assumant la beauté et le chaos de cette organisation.
Elle dit aussi prendre soin de sa santé, avec des compléments alimentaires et une alimentation qu’elle qualifie de très saine. Cet été, elle a renoncé à la viande, à l’exception de la dinde, et reconnaît ne pas toujours trouver le courage de faire de l’exercice. Cette franchise contraste avec l’image de perfection qui accompagne souvent les stars de son rang. Beyoncé revendique une forme de normalité, y compris dans les difficultés quotidiennes.
Cette volonté de préserver une vie privée est centrale. Elle explique que les célébrités peuvent facilement transformer leur existence en performance. Elle a fait un effort extrême pour préserver ses limites et protéger sa famille. Aucune somme d’argent ne vaut sa tranquillité. C’est aussi pour cette raison qu’elle se fait rare sur les tapis rouges et disparaît lorsqu’elle n’a pas d’art à partager. La célébrité, dit-elle, peut ressembler à une prison. Son travail, en revanche, est ce qui la libère.
Blue Ivy, une artiste à part entière
Sa fille Blue Ivy, 12 ans, est passée du statut de spectatrice curieuse à celui d’actrice de son processus créatif. Elle a dansé aux côtés de sa mère lors de la dernière tournée, avec sa propre chorégraphie. Beyoncé raconte que Blue est une artiste, qu’elle a bon goût en musique et en mode, qu’elle écrit bien, peint et joue la comédie. Elle invente des personnages depuis l’âge de trois ans. Mais Beyoncé insiste : ce n’est pas elle qui a voulu que sa fille monte sur scène. C’est Blue qui en avait envie. Elle a pris ce travail au sérieux et a gagné sa place. Surtout, elle s’est amusée.
Cette attention portée à l’autonomie de ses enfants éclaire la manière dont Beyoncé conçoit la transmission. Elle ne cherche pas à faire de sa famille une marque, même si son œuvre ressemble de plus en plus à une entreprise familiale. Ses enfants l’accompagnent, viennent à son bureau après l’école, assistent aux répétitions et apprennent naturellement ses chorégraphies. Mais elle maintient une frontière entre l’exposition publique et la vie intime. Cette frontière n’est pas seulement une question de stratégie : elle est une condition de son équilibre.
Perfectionnisme, héritage et création
Beyoncé est souvent décrite comme une perfectionniste. Elle assume ce récit dans des documentaires comme Homecoming et Renaissance, mais refuse d’en faire une prison. Elle dit créer à son propre rythme, sur des sujets qui, elle l’espère, toucheront les autres. Son objectif n’est pas le perfectionnisme pour lui-même, mais l’évolution, l’innovation et le changement de perception. Elle veut encourager les gens à regarder en eux, à se connecter à leur créativité, leur force et leur résilience. Travailler sur Cowboy Carter et lancer de nouveaux projets ne relève ni du fardeau ni de la contrainte. Elle ne travaille que sur ce qui la rend libre.
Avec le recul, elle porte un regard apaisé sur sa carrière. Elle est fière de ce qu’elle a accompli, mais consciente des sacrifices, les siens et ceux de sa famille. Dans les années 1990, peu de gens apprenaient à prendre soin de leur santé mentale. Elle dit avoir dit oui à tout, sans barrière, avant de comprendre qu’elle devait travailler plus intelligemment. La plus grande récompense, aujourd’hui, est la joie personnelle. Elle se demande si ce qu’elle a créé a poussé d’autres personnes à penser librement et à croire en l’impossible. Si la réponse est oui, alors c’est un cadeau.
Son rapport au corps et à la performance a lui aussi évolué. Elle a longtemps soumis son corps à des conditions extrêmes, cherchant à être aussi performante que ses athlètes préférés, avec des cristaux brodés et des talons hauts en plus. Une blessure au genou a marqué une transition vers un nouvel équilibre. Elle a abandonné depuis longtemps la formule de la pop star, cessé de se concentrer sur ce qui est populaire et privilégié les qualités qui s’améliorent avec le temps et l’expérience. Pour elle, la bonne musique et les messages forts ne prendront jamais leur retraite.
Ce qui inspire Beyoncé en 2024
Beyoncé suit avec attention les artistes de sa génération et les nouvelles voix. Elle cite Raye, Victoria Monét, Sasha Keable, Chloe x Halle et Reneé Rapp parmi les chanteuses et autrices-compositrices qu’elle aime et respecte. Elle apprécie Doechii et GloRilla, et dit avoir découvert That Mexican OT, originaire de Houston. Elle aime Please Please Please de Sabrina Carpenter et trouve Thee Sacred Souls et Chappell Roan talentueux et intéressants. Elle se dit aussi fan de Miley Cyrus. Ces références montrent une curiosité qui contredit l’idée d’une artiste repliée sur son propre univers.
Mais elle passe surtout du temps à écouter les classiques : Stevie Wonder, Marvin Gaye et les artistes du label Stax. Elle recommande le documentaire Stax: Soulville USA. Le meilleur film qu’elle dit avoir vu cette année est Vice-versa 2, qu’elle trouve brillant. Elle regarde aussi House of the Dragon et The Chi. Ces goûts éclectiques nourrissent une œuvre qui ne cesse de circuler entre héritage et contemporanéité.
Le chant comme refuge
Lorsqu’elle n’est pas en mode production, Beyoncé ne considère pas le chant comme un travail. Elle chante pour elle. Elle aime la musique et le chant, et décrit une passion profonde. Il y a de la magie dans la sensation qu’elle ressent dans sa gorge, dans cette résonance qui vibre en elle. Quand elle est au plus bas, triste, malade ou anxieuse, elle chante. Souvent seule. Sa voix a toujours été sa compagne, ce qui lui a permis d’être heureuse en solitaire. La musique comprend son cœur même lorsqu’elle ne trouve pas les mots.
Elle trouve la paix dans des sanctuaires privés : le studio, la voiture. Le chant l’apaise, stabilise son rythme cardiaque et constitue son meilleur shoot de dopamine. Elle aime s’asseoir au piano et laisser ses doigts jouer des accords au hasard. Le chant l’a guérie bien des fois. C’est son refuge. Sans le chant, sans la musique, sans la création, elle se sentirait comme une morte-vivante. Créer de la musique n’est pas un travail pour elle : c’est ce pour quoi elle est née. Elle cultive aussi ses dimanches Cécred, avec des bains aux huiles essentielles, de l’acupuncture, des ventouses, de la réflexologie et des moments avec ses enfants autour de bols sonores. Elle fait du miel, peint, décore, nage, crée des vêtements et des décors, écrit des livres pour ses enfants et conçoit des animations. Tout ce qui est créatif la rend heureuse. Elle fait même du montage pour le plaisir. C’est mon refuge.
Source: GQ France News