Le documentaire consacré à Oasis s’ouvre avec logiquement sur des images d’archives. S’y trouve le point de rupture : une violente dispute éclate dans les coulisses de Rock en Seine, à Saint-Cloud, le 28 août 2009. Le groupe vient d’enchaîner des concerts à travers le monde, mais la discorde entre les frères Gallagher est devenue insoutenable. Quelques minutes avant la montée sur scène, l’inévitable se produit. Le festival doit annoncer l’annulation du concert, puis de la tournée. Oasis, c’est fini. La nouvelle fait le tour du monde et marque la fin d’une des formations les plus populaires du rock britannique.
Pendant des années, les fans ont espéré une réconciliation. Elle avait semblé impossible tant les deux frères semblaient incapables de se supporter. Noel Gallagher, auteur-compositeur principal du groupe, qualifiait son cadet de manière provocatrice ; Liam, de son côté, ne manquait jamais une occasion de railler l’attitude sérieuse de son aîné. Leur relation conflictuelle faisait presque autant partie de la légende d’Oasis que leurs chansons. Le documentaire créé par Dylan Southern et Will Lovelace reprend donc cette histoire à sa façon : il fait un saut dans le temps et montre l’autre côté du mythe, celui de la réunion.
Quinze ans après la séparation, la nouvelle tombe : Oasis se reforme pour une tournée mondiale. L’annonce déclenche une euphorie planétaire. Du jamais-vu depuis la précédente tournée. Les billets s’arrachent, les sites de vente sont pris d’assaut, les prix explosent. Mais le vrai suspense reste ailleurs. Comment les deux frères ennemis vont-ils se comporter ? Comment vont-ils faire pour partager la même scène alors qu’ils ne se sont plus parlé depuis des années ? Le documentaire choisit de montrer l’envers du décor et installe un suspense parfois plus fort que celui d’un match de football crucial.
L’intérêt principal du film est sa partie consacrée aux répétitions du groupe. Le premier jour de répétition, seul Noel, le cerveau d’Oasis, le compositeur des chansons du groupe, est présent avec les musiciens de la tournée. On le voit travailler, parfois exigeant, toujours concentré. Il veut que le son soit impeccable et que la magie opère. Le deuxième jour, son frère Liam débarque. La mise en scène est à peine croyable : un vague salut au groupe, puis il se plante derrière le micro, chante les morceaux sans une hésitation, et repart sans demander son reste. Aucune effusion, aucune discussion, aucun règlement de comptes. Noel s’en accommode. Le constat est clair : Noel est le cerveau d’Oasis, mais il a besoin du charisme de Liam. C’est aussi simple et aussi compliqué que cela.
Cette scène, filmée sans pathos, résume à elle seule la dynamique du groupe. Noel est perfectionniste, il pense la musique en arrangeur et en auteur. Liam est l’incarnation rock : attitude, gouaille, présence animale. Ensemble, ils ont créé une alchimie unique. Mais séparément, quelque chose manque. Le documentaire ne cherche pas à trancher la question de savoir qui est le plus important. Il montre simplement que chacun des deux frères est irremplaçable. On ressort de cette séquence avec une compréhension nouvelle de ce qui faisait la force d’Oasis.
Il faut rappeler pourquoi ce groupe compte autant dans l’histoire du rock. Formé à Manchester au début des années 1990, Oasis a connu une ascension fulgurante. Le premier album, Definitely Maybe, sorti en 1994, est devenu une référence immédiate. Le deuxième, (What’s the Story) Morning Glory ?, a fait d’eux un phénomène mondial avec des titres comme Wonderwall, Don’t Look Back in Anger ou Champagne Supernova. Les concerts de Knebworth en 1996 ont rassemblé 250 000 personnes sur deux jours, marquant l’apogée du mouvement Britpop. Les frères Gallagher sont devenus des stars, mais leur rivalité personnelle n’a jamais cessé de s’amplifier à mesure que les albums se succédaient. La rupture de 2009 n’a donc pas été une surprise totale, mais elle a laissé un vide immense.
Le film exploite cette nostalgie avec intelligence. Après la séquence des répétitions, il bascule sur le premier concert de la tournée de réunion, celui du 4 juillet 2025 au stade de Cardiff. Ce jour-là, 73 000 spectateurs se massent dans l’enceinte. La pression est énorme. Les réalisateurs filment d’ailleurs une réunion au sommet de la police de la ville. Leur chef prévient ses hommes : attention, ce n’est pas un concert comme les autres. Les spectateurs sont chauffés à blanc. Il faut s’attendre à des débordements d’enthousiasme, à des piétinements, à des évanouissements. Le ton est donné. Le rock’n’roll n’est pas un univers policé, et la foule est prête à vivre un moment historique.
Dans une interview réalisée pour le documentaire, Noel Gallagher avoue avoir ressenti un énorme vertige en s’apprêtant à entrer sur cette scène. Après seize ans d’absence, il n’avait pas imaginé une ferveur aussi immense. Il décrit la difficulté qu’il a eue à affronter ce défi pendant les quarante premières minutes du concert. Son regard est sincère, presque fragile. On sent l’émotion d’un homme qui a vieilli, qui a construit une carrière solo solide, mais qui se retrouve soudain confronté à l’ampleur de ce qu’il a créé avec son frère. Et même si l’on n’est pas particulièrement fan, cette confession est touchante. Elle montre que le succès, même attendu, peut provoquer une forme de vertige physique et mental.
Liam, par contre, semble immédiatement dans son élément. Vêtu de son parka, son tambourin à la main, il affiche le même détachement que dans les années 1990. Il chante avec cette arrogance provocante qui a fait sa légende. Les premiers titres sont repris en chœur par des dizaines de milliers de voix. L’émotion est presque palpable. Ce contraste entre Noel, qui doit dompter son stress, et Liam, qui semble né pour ces moments-là, est l’un des grands intérêts du film. Que l’on adhère au mythe Oasis ou non, cette observation est précieuse.
Mais le documentaire n’est pas parfait. Sa deuxième partie contient de longs témoignages de fans, visages rougis par les larmes ou par l’effort, qui expliquent combien cette réunion compte pour eux. Si sur le moment ces interventions peuvent émouvoir, elles deviennent rapidement répétitives. On comprend que le groupe représente une part de leur jeunesse, que la musique d’Oasis a accompagné des moments clés de leur vie, mais le film aurait gagné à réduire ces séquences. La présence de quelques personnalités du monde de la musique ou de critiques aurait pu enrichir le propos et lui donner plus de recul. Tel quel, le film privilégie l’émotion immédiate à l’analyse.
Plus gênant encore, les répercussions financières de cette tournée sont totalement occultées. Le film se concentre essentiellement sur les rapports visiblement apaisés entre les deux frères et montre leur cohabitation professionnelle sans jamais aborder la question de l’argent. Or ces concerts de réunion ont généré plus de 400 millions de dollars de recettes, avec plus de 2 millions de spectateurs à travers le monde. On ne peut pas comprendre pleinement ce retour triomphal sans évoquer l’industrie du live et les enjeux économiques considérables qui l’entourent.
Cette omission est d’autant plus notable que la tournée elle-même a créé une polémique autour de la tarification dynamique, un système qui fait varier le prix des billets en fonction de la demande. De nombreux fans ont vu le coût de leurs places s’envoler en quelques minutes sur les plateformes de vente. Certains ont payé des centaines d’euros pour des places éloignées de la scène. Le documentaire préfère garder une image lisse et célébrer l’événement, sans interroger cette évolution du marché du spectacle. Ce choix éditorial est compréhensible d’un point de vue commercial, mais il laisse un goût d’inachevé pour qui s’intéresse à l’envers du décor.
Il ne faut pas oublier non plus que ce film, d’abord visible en salles dès ce mercredi et bientôt sur Disney+, est également une opération promise comme très lucrative. Les documentaires musicaux sont devenus un produit culturel à part entière. Oasis rejoint ainsi la longue liste des groupes ou des artistes qui ont vendu leur histoire à Hollywood ou aux grandes plateformes. Il ne s’agit pas nécessairement d’un jugement moral, mais d’un fait : la musique et ses légendes se transforment en marchandise médiatique. Et cette dimension financière, pourtant centrale, est soigneusement laissée de côté.
Quoi qu’il en soit, les images de ces retrouvailles ont une force rare. Voir les deux frères partager la même scène sans agressivité, échanger parfois un regard complice, ou simplement jouer ensemble les mêmes chansons qui ont bercé des millions d’auditeurs, constitue un spectacle en soi. La mise en scène de Dylan Southern et Will Lovelace est sobre, attentive aux gestes et aux expressions. Elle ne cherche pas à en rajouter. Elle capte les instants, les silences, les respirations entre deux chansons. Cette approche documentaire, plus que les interviews de fans, donne au film sa vérité. Oasis redevient un groupe de rock, avec son histoire, ses tensions et sa magie. Et le public, lui, continue de chanter.
Source: RTBF News