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Un camp de jour succède à une garderie au permis révoqué

Jul 24, 2026  Twila Rosenbaum  22 views
Un camp de jour succède à une garderie au permis révoqué

Un écriteau délavé sur la façade d'un immeuble de la rue Victoria à Lachine, dans l'ouest de Montréal, annonce encore en lettres pâles le nom de la « Garderie Les Anges d'Espoir ». Mais cette garderie n'existe plus. En avril 2023, son permis a été révoqué par le ministère de la Famille en raison de manquements graves : manque de surveillance des enfants, non-respect du ratio enfants/personnel, et même consommation d'alcool dans les locaux pendant les heures de service. La propriétaire, Lillie Dione Suh Somanji, avait déjà écopé de trois pénalités administratives.

Un rapport d'inspection rédigé par Élisabeth Lepage décrit une scène chaotique : « Les enfants sont turbulents, crient, pleurent, n'ont pas de chaussures et courent partout. J'ai constaté des enfants tombés de leur chaise, d'autres tapés avec des jouets de mousse par d'autres enfants et ce, sans qu'aucune éducatrice n'intervienne. » La décision du Tribunal administratif du Québec a scellé le sort de la garderie.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Depuis la fermeture forcée, Mme Somanji, également propriétaire de l'immeuble, loue la plupart de ses locaux au Centre de pédiatrie sociale communautaire (CPSC) de Lachine, qui y tient ses activités depuis deux ans. Elle-même y a travaillé l'an dernier dans le cadre d'un partenariat avec le CIUSSS régional. Le bail prévoit que tout l'étage est réservé au CPSC, à l'exception d'une petite pièce d'une vingtaine de mètres carrés que la propriétaire s'est réservée pour du rangement. Cette pièce possède une entrée indépendante du CPSC.

C'est dans ce local qu'un camp de jour accueillant une douzaine d'enfants âgés de 6 à 12 ans a été ouvert l'été dernier par Lillie Dione Suh Somanji. Le camp reprend le nom de l'ancienne garderie : « Les Anges d'espoir ». La pièce ne contient aucune salle de bain, ce qui oblige les enfants à traverser le CPSC pour utiliser les toilettes. Selon la présidente du conseil d'administration du centre, Marie-France Duranceau, les enfants ont causé plusieurs dégâts et compromis la confidentialité de certaines rencontres.

« Ça s'était très mal passé, se désole-t-elle. Mais cette année, les dérapages sont encore plus nombreux », relate Mme Duranceau. Depuis l'ouverture du camp, une employée du centre a dû intervenir six fois auprès de jeunes, estimant que leur sécurité physique et psychologique était compromise. À un moment, un enfant a été entendu en larmes pendant plus de 30 minutes. Trois témoins consultés par notre bureau rapportent que l'enfant semblait perdre le souffle. Une employée du centre s'est précipitée vers le local du camp pour constater son état, et ce n'est qu'à ce moment que le moniteur a pris soin de lui.

Le moniteur, un adolescent, passerait une majeure partie de ses journées sur son cellulaire, sans allumer les lumières du local, laissant les enfants dans la pénombre. C'est la scène à laquelle notre journaliste a assisté lors de son passage sur les lieux. « C'est une situation complètement absurde : on est un centre de pédiatrie sociale avec comme mission le bien-être des enfants, puis on se retrouve avec un camp dans nos locaux duquel bien peu de parents accepteraient les conditions », déplore Mme Duranceau.

Pour continuer d'offrir l'accès à ses toilettes, le CPSC a formulé quelques demandes dans une lettre à la propriétaire du camp : obtenir une preuve d'assurance couvrant ses activités, de même qu'une surveillance constante des enfants, notamment lors de leur sortie du local vers les toilettes. Comme la propriétaire n'a jamais répondu, le centre a décidé d'interdire l'accès aux toilettes aux jeunes du camp le 13 juillet dernier.

C'est à ce moment que la situation a dégénéré. Les enfants sont restés dans le local de 8 h à 12 h sans jamais aller aux toilettes. Agités, ils se sont mis à crier et à frapper sur les murs, selon trois témoins. Le moniteur s'est alors mis à hurler « Shut up ! » aux jeunes. Excédé, le centre s'est tourné vers l'arrondissement de Lachine. Un responsable a proposé un recours à la direction de la protection de la jeunesse (DPJ), qui a suggéré d'appeler le SPVM. Six agents se sont présentés au local le jour même. Une vidéo de surveillance montre que la lumière du local était éteinte et qu'une chanson du rappeur Snoop Dogg résonnait.

Le SPVM n'a pu confirmer son intervention pour des raisons de confidentialité. Avant de quitter les lieux, les agents auraient demandé l'intervention d'un inspecteur en bâtiment de l'arrondissement. Quatre jours plus tard, l'inspecteur a indiqué que l'occupation du local par le camp était légale et que sa fermeture était impossible. Le camp de jour privé ne relève pas directement de l'arrondissement, justifient ses fonctionnaires. L'arrondissement a toutefois contacté l'Association des camps du Québec (ACQ) pour obtenir des conseils et a déposé une requête auprès du Protecteur de l'intégrité en loisir et en sport.

La DPJ n'a pu confirmer qu'un signalement avait été effectué, précisant qu'elle ne reçoit pas de signalements visant les organisations, mais seulement par enfant. « On ne pourrait pas, par exemple, faire un signalement contre une école où se dérouleraient divers enjeux, détaille la conseillère en relations médias Geneviève Paradis. Les plaintes se font plutôt par enfant : ça prend un minimum d'informations qui le concernent, comme un nom, un numéro de téléphone, le nom des parents, pour que la DPJ puisse agir. »

Deux parents ignorait tout des conditions du camp. Une mère, stupéfaite d'apprendre que les jeunes n'ont plus accès à une toilette, a vu son fils confirmer l'information et lui dire : « Maman, je ne veux plus y retourner. » Elle s'est retournée, le menton tremblant. « Il ne se plaint jamais. Ça doit vouloir dire qu'il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond », a-t-elle confié. Un père de trois enfants fréquentant le camp a eu vent de l'intervention policière, mais la propriétaire l'aurait rassuré. Il ignorait que la garderie avait fermé pour révocation de permis. « Je vais devoir parler avec ma femme ce soir. La situation est vraiment préoccupante », a-t-il déclaré, tout en notant que les enfants sortent parfois pour jouer au basketball ou au soccer, ou vont à la piscine.

Le Centre de pédiatrie sociale, après avoir multiplié les démarches, « n'a plus de recours », se désole la présidente de son C.A. « Plusieurs personnes sont au courant, mais personne ne bouge. Tout le monde se lance la balle, personne ne pense aux enfants. Ce sont eux qui sont vulnérables, qui doivent vivre cette situation qui n'a pas d'allure. » Lillie Dione Suh Somanji n'a pas répondu aux demandes d'entrevue.

Ce cas met en lumière une lacune dans l'encadrement des camps de jour privés au Québec. Contrairement aux garderies, ils ne sont pas soumis à une réglementation aussi stricte, ce qui permet à des propriétaires ayant perdu leur permis de garderie d'ouvrir un camp sans contrôle rigoureux. L'absence de toilettes, la surveillance inadéquate et l'utilisation d'un local non adapté pour des activités de jour constituent des risques importants pour la sécurité et le bien-être des enfants. Les autorités compétentes, qu'elles soient municipales, provinciales ou de la protection de la jeunesse, semblent impuissantes face à cette zone grise législative. Les parents, souvent peu informés des antécédents des exploitants, confient leurs enfants en toute confiance, sans savoir qu'ils se retrouvent dans un environnement potentiellement dangereux.


Source: La Presse News


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